Autour du texte : 예덕선생전(穢德先生傳)

« L’histoire de maître Yedŏk » est une nouvelle de Pak Chiwŏn (1737-1805) faisant l’éloge des petites gens et des parias de la société (N1). Dans ce récit, un disciple du nom de Chamok 子牧 demande à son précepteur, Sŏn’gyulcha 蟬橘子, la raison de l’estime qu’il porte à un certain « maître Yedŏk ». Ce dernier exerce en effet le métier, sale et malodorant, de vidangeur et est l’objet d’un dédain général. L’auteur insiste cependant, par la voix du précepteur, sur le fait que beaucoup de ceux qui le méprisent, à commencer par Chamok, feraient bien de le prendre pour modèle. 

 

Derrière cette vénération pour un portefaix, Pak Chiwŏn critique amèrement la société de classes caractérisant la Corée du Chosŏn et démontre que l’amitié — l’une des cinq vertus cardinales énoncées dans le Mencius — doit dépasser les distinctions sociales. Le nom même de Yedŏk 穢德, « vertu des immondices », en est symptomatique. Ce terme désigne à l’origine une « mauvaise conduite » que l’« homme de bien » (kunja, chi. junzi 君子), épris des valeurs morales confucéennes, se devait d’éviter. Mais Pak inverse sa signification et fait du vidangeur un exemple à suivre en lui donnant le titre de « maître » (sŏnsaeng 先生), alors qu’il appartient à la classe sociale la plus dévalorisée, celle des « gens vils (ch’ŏnin 賤人). En outre, notre auteur s’adresse avant tout à un lectorat érudit, celui de l’élite aristocratique (yangban 兩班), et il faut vraisemblablement déceler en filigrane une critique du statut déprécié de sŏja 庶子. Ces fils d’épouses secondaires faisaient l’objet d’un certain dénigrement au sein de l’élite lettrée : n’étant pas les fils de la première et seule légitime épouse, ils se trouvaient privés par leur statut d’une grande carrière au sein de la bureaucratie.

 

« L’histoire de maître Yedŏk » est une nouvelle non datée, mais elle est habituellement considérée comme l’une des premières œuvres de Pak Chiwŏn. Son propre fils, Pak Chongch’ae 朴宗采 (1780-1835), avance qu’elle fut écrite avec huit autres textes vers l’âge de vingt ans, autour de 1756-1757 (N2). L’examen de ces quelques récits révèle toutefois que cette approximation est inexacte (N3). Yi Kawŏn 李家源 (1917-2000), le père des études sur Pak Chiwŏn, situe la rédaction de « L’histoire de maître Yedôk » vers 1754, voire un peu plus tôt (N4), tandis que les historiens de la littérature coréenne tendent plus généralement à la placer entre 1754 et 1757. Pourtant, il est aussi possible que l’écriture du texte n’ait pas été complètement achevée avant la fin des années 1760, ce que plusieurs arguments permettent d’appuyer.

 

L’histoire se déroule à Séoul, dans le quartier de la Pagode blanche (Paekt’ap 白塔). Cette pagode, également appelée Chongbon 宗本塔 comme dans notre histoire, est un édifice de dix étages érigé en 1467 dans le temple Wŏngaksa 圓覺寺 (littéralement, « monastère de l’éveil parfait ») qui venait d’être construit à Séoul. Si le temple a été détruit au début du XVIe siècle, la pagode est

restée debout et devenue le trésor national n°2 de la République de Corée. Elle se situe aujourd’hui dans le célèbre parc de la Pagode (T’apkol kongwŏn 塔골公園) qui est associé au mouvement d’indépendance du 1er mars 1919. Or c’est dans ce voisinage que Pak Chiwŏn emménagea à la fin des années 1760. Le quartier devint même le principal lieu de rencontre des membres de l’école des savoirs du Nord (Pukhakp’a 北學派) à partir de cette époque.

 

 

Carte de Séoul présentant les différents lieux mentionnés

dans « L’histoire de maître Yedŏk »

(adaptée de Susŏn chŏndo, par Kim Chŏngho, milieu XIXe siècle)

 

En bleu : lieu où se situe l’histoire

En rouge : champs utilisant le fumier du vidangeur Ŏm

 

Le récit met en scène un précepteur nommé Sŏn’gyulcha 蟬橘子, littéralement « Maître cigale-mandarine ». Nombre de spécialistes pensent y voir une référence à Yi Tŏngmu 李德懋 (1741-1793) qui était par sa branche maternelle un cousin éloigné de Pak Chiwŏn (N5). Yi possédait dans sa jeunesse un studio nommé ŏŏn’gyultang 蟬橘堂 qui était « petit et exigu comme la carapace d’une cigale et la peau d’une mandarine (N6) ». Sŏn’gyulcha aurait donc été l’un des multiples noms de plume utilisés par ce lettré. Ce postulat est mis en doute par certains chercheurs, mais il est d’autant plus intéressant qu’Yi Tŏngmu était un sŏja et que sa première rencontre avec Pak Chiwŏn se déroula en 1768, lorsque leurs deux familles s’installèrent précisément dans le même quartier de la Pagode blanche (N7). Si les deux hommes ne se croisèrent pas avant cette date, ils se connaissaient cependant de manière indirecte depuis plusieurs années, peut-être même une décennie. Yi Tŏngmu fréquenta dans sa jeunesse des parents et des amis de Pak Chiwŏn, et certains écrits des deux hommes révèlent une influence réciproque, notamment à partir de 1765 (N8). Il faut encore ajouter que « L’histoire de maître Yedŏk » mentionne dans ses premières lignes le passage d’un poème composé par Yi Tŏngmu vers 1761. Ce point nous confirme, au-delà de l’identité de Sŏn’gyulcha, que la nouvelle ne put être écrite, ou du moins finalisée, au milieu des années 1750.

 

Quelques précisions s’imposent également sur la figure du disciple, Chamok 子牧. Plusieurs traducteurs affirment qu’il s’agirait d’un certain Yi Chŏnggu 李鼎九 (1756-1783) en arguant du fait que Chungmok 仲牧, son nom personnel public (cha 字), présente des ressemblances évidentes avec Chamok, et qu’il devint par ailleurs le disciple de Yi Tŏngmu dans les années 1770. D’autres traducteurs ont aussi évoqué l’idée que Chamok serait en réalité un cousin de Yi Chŏnggu, à savoir Yi Sŏgu 李書九 (1754-1825). Ce dernier fit la connaissance de Pak Chiwŏn vers 1770, puis de Yi Tŏngmu avec qui il lia une véritable amitié avant d’entamer une brillante carrière jusqu’au poste de ministre des Peines (N9). Ces deux hypothèses sont toutefois irrecevables si on considère que « L’histoire de maître Yedŏk » aurait été écrite au milieu des années 1750. Inversement, il est peu probable que Pak ait attendu les deux décennies suivantes pour écrire sa nouvelle. Plus vraisemblablement, il semble surtout que Pak Chiwŏn voulut jouer avec les mots – ou plutôt les sinogrammes – comme il savait si bien le faire. L’inversion des deux caractères cha et mok donne mokcha 牧子, un terme désignant à l’époque du Chosôn les personnes chargées de nourrir bœufs et chevaux dans les étables et écuries royales. Avec cette tâche dévalorisée au service des puissants, on retrouve toute l’ironie dissimulée qui anime les œuvres de notre auteur (N10). 

 

Reste le cas de « maître Yedŏk ». Le personnage est surtout présenté sous son patronyme Ŏm 嚴 et son surnom de « capiston » qui laisse supposer l’existence de tout un groupe de vidangeurs dans la capitale. Il est cependant difficile de croire Pak Chiwŏn sur parole lorsqu’il évoque — on le verra — des importants gains engrangés en ramassant des déjections. Sans doute faut-il plutôt y voir un intérêt particulier de notre auteur pour la question des excréments à laquelle il consacra plusieurs écrits au cours de sa vie. Les autres membres de l’école des savoirs du Nord, comme Hong Taeyong, Pak Chega et Yi Tŏngmu, traitèrent également de ce même sujet à partir de la seconde moitié des années 1760, après leurs premiers séjours à Pékin. Tous voyaient dans ce thème peu conventionnel, pour ne pas dire tabou, un outil devant servir au développement agricole et économique de leur pays. Ils concevaient également que c’était là un moyen d’assainir les villes, à commencer par la capitale où ils résidaient (N11). 

Il semble donc curieux que Pak Chiwŏn se soit intéressé à une telle problématique dès les années 1750.

 

Il faut plus généralement garder à l’esprit que Pak Chiwŏn n’hésite pas à mélanger dans ses nouvelles des personnes historiques et d’autres inventés de toutes pièces. Les trois protagonistes de « L’histoire de maître Yedŏk » pourraient donc être totalement fictifs. Quant aux doutes émis sur la date de la rédaction de cette nouvelle, ils ne remettent pas en cause l’idée que c’est un texte écrit dans la jeunesse de l’auteur. Mais ils invitent à se demander si le texte n’aurait pas été écrit en plusieurs étapes s’étalant sur une dizaine d’années.

 

Mais laissons à présent le précepteur et son disciple nous parler d’amitié et de déjections en tout genre.

 

 

 

(N1) Deux autres nouvelles abordent le même thème : « L’histoire d’un dénommé Kwangmun » et « L’histoire de maquignons ». Pour une présentation de Pak Chiwŏn, voir notre introduction à « L’histoire du lettré Hŏ », une autre nouvelle disponible au téléchargement sur le site du RESCOR (http://www.reseau-etudes-coree.univ-paris-diderot.fr/documents/pak-chiwo...).

 

(N2) Pak 1998 : 23, 280.  

 

(N3) Yi 1980.

 

(N4) Il se base sur un examen des différentes éditions des œuvres de Pak Chiwŏn. Cf. Yi 1980 : 156.

 

(N5) La mère de Yi Tŏngmu était, comme Pak Chiwŏn, une Pak de Pannam 潘南 朴氏. Voir leur arbre généalogique sur http://kostma.aks.ac.kr/FamilyTree/ 

 

(N6) Ch’ŏngjanggwan chŏnsŏ, kwŏn 2, « Seje 歲題 ».

 

(N7) Certains chercheurs rétorquent qu’Yi Tŏngmu aurait été âgé de treize ans en 1754, date supposée de la rédaction de la nouvelle (cf. supra), et qu’il n’aurait pu être un précepteur avec des disciples à cet âge. D’aucuns avancent également que « Sŏn’gyulcha » était un nom de plume prisé par les lettrés au XVIIIe siècle et qu’il n’était donc pas l’apanage de Yi. Cf. Pak 2008 : 153.

 

(N8) Sur ce sujet, voir Kwŏn 2009.

 

(N9) An et Yi 2014 : 19.

 

(N10) Voir notamment Pak 2008 : 153-154.

 

(N11) Chŏng 2020.

Cette traduction a été réalisée dans le cadre du cours de

« Perfectionnement en chinois classique » à l’université de Paris (M1, année 2019-2020)

avec les étudiantes suivantes :

 

An Youhee

Baek Eunji

Marie Flon

Célia Gaudin

Soriane Marcelin

Natacha Matuszak

Pauline Phinoson

Carla Prévost

Mona Tavernier

 

La traduction a été revue, annotée et introduite

par Pierre-Emmanuel Roux.

Note relative au texte source

 

L’édition que nous avons utilisée est la suivante :

 

Yŏnam chip 燕巖集 (Œuvres de Yônam), par Pak Chiwŏn 朴趾源, Keijō, [s.n], 1932, 17 kwŏn. [Bibliothèque Nationale de Corée].

 

C’est cette édition qui est utilisée sur le site de l’Institut de traduction des classiques coréens (http://db.itkc.or.kr/).

 

Références bibliographiques citées en notes

 

An Taehŭi 안대희 et Yi Hyŏnil 이현일, An Taehŭi, Yi Chŏngmuk, Chŏng Min ŭi maeil ingnŭn uri yetkŭl 39 : Nae ga kyŏkkŭn Paek Tongsu oe 안대회ㆍ이종묵ㆍ정민의 매일 읽는 우리 옛글 39, 내가 겪은 백동수 外 (Les lettres anciennes lues quotidiennement par An Taehŭi, Yi Chŏngmuk et Chŏng Min, 39 : « Ce Paek Tongsu que j’ai fréquenté » et autres histoires), Séoul, Minŭmsa, 2014, p. 7-21.

 

Chŏng Kyusik 정규식, « Punnyo sŏsa ro ingnŭn Yŏnam Pak Chiwŏn ŭi kaehyŏk sasang 분뇨(糞尿)서사로 읽는 연암(燕巖) 박지원(朴趾源)의 개혁 사상 (La pensée réformatrice de Pak Chiwŏn à travers sa narration des excréments) », Kugŏ kungmunhak, vol. 191, juin 2020, p. 273-301.

 

Ch’ŏngjanggwan chŏnsŏ 靑莊館全書 (Œuvres complètes de Ch’ŏngjanggwan), par Yi Tŏngmu 李德懋, [s.d.], 67 kwŏn. [Exemplaire manuscrit conservé au Kyujanggak]

 

Couvreur Séraphin (trad.), Cheu King, Ho Kien Fou, Imprimerie de la Mission catholique, 1896.

 

Couvreur Séraphin (trad.), Li Ki ou Mémoires sur les bienséances et les cérémonies, Ho Kien Fou, Imprimerie de la Mission catholique, 1913.

 

Kim Haboush JaHyun (éd.), Epistolary Korea: Letters in the Communicative Space of the Chosŏn, 1392-1910, New York, Columbia University Press, 2009.

 

Kwŏn Chŏngwŏn 권정원, « 燕巖과 炯菴의 만남과 교유에 대하여 Yŏnam kwa Hyŏngam ŭi mannam kwa kyoyu e taehayŏ (À propos de la rencontre et des relations entre Yŏnam [Pak Chiwŏn] et Hyŏngam [Yi Tŏngmu]) », Hancha hanmun kyoyuk, n° 22, mai 2009, p. 367-391.

 

La Shure Charles, « Pak Chiwŏn, “The Tale of Master Yedŏk” (穢德先生傳 Yedŏk sŏnsaeng-jŏn) », in Michael J. Pettid, Gregory N. Evon, and Chan Park (éd.), Premodern Korean Literary Prose - An Anthology, New York, Columbia University, 2018, p. 185-190.

 

Pak Chongch’ae 박종채, Na ŭi abŏji Pak Chiwŏn : Kwajŏngnok 나의 아버지 박지원 : 過庭錄 (Mon père Pak Chiwŏn : Chroniques rédigées en passant à travers la cour) » (traduit par Pak Hŭibyŏng 박희병), Séoul, Tolbegae, 1998.

 

Pak Kisŏk 박기석, Yŏnam sosŏl ŭi simch’ŭngjŏk ihae 연암소설의 심층적 이해 (Une compréhension approfondie des nouvelles de Yŏnam), Séoul, Chimmundang, 2008.

 

Pyŏngse chip 幷世集 (Recueil d’œuvres d’une même époque), compilé par Yun Kwangsim 尹光心, [s.d.], 4 kwŏn [Exemplaire conservé à la Bibliothèque nationale de Corée]

 

Yi Kawŏn 李家源, Yŏnam sosŏl yôn’gu  燕巖小說研究 (Étude sur les nouvelles de Yŏnam), Séoul, Ŭryu munhwasa, 1980. (1re éd. 1965)

 

 

(Version du 28 août 2020)

Academy of Korean studies Inalco Université Paris Diderot-Paris 7 EHESS