Compte rendu

Marine Lépinard, Compte-rendu de terrain suite à l’attribution de la bourse RESCOR 2016

Je suis actuellement étudiante en Master II Asie Méridionale et Orientale à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de M. Alain Delissen. Mon sujet de mémoire porte sur l’expérience de la guerre de Corée (1950-1953) à travers la littérature écrite et publiée pendant le conflit en Corée du Nord. Il s’agit d’interroger, à partir d’un corpus de textes défini, les relations entre l’expérience du front, faite par les écrivains eux-mêmes, et les représentations de la guerre qui émergent de leurs récits, dans un conflit tant militaire qu’idéologique. À partir d’une analyse des textes, j’aimerais interroger la notion de témoignage, et plus largement, les usages et les enjeux de la littérature nord-coréenne dans un contexte de guerre et de redéfinition des frontières nationales.

La principale difficulté rencontrée pendant mes recherches relève de l’absence d’ouvrages littéraires de Corée du Nord dans les bibliothèques françaises, ainsi que la difficulté d’accès au terrain nord-coréen. Certaines bibliothèques en Corée du Sud, notamment à Séoul, possèdent cependant un fond conséquent de documents, et il m’a semblé dès lors indispensable d’aller les consulter. Cela a été rendu possible grâce à l’aide financière du RESCOR, d’un montant de 1000 euros : cette aide m’a permis de mener mes recherches à Séoul pour une durée d’un mois, en couvrant les frais d’avion, de logement dans une auberge de jeunesse, ainsi que les frais quotidiens sur place.

Poème Saeng mult’ŏ-esŏ de Choi RoSa, in Munhak yesul, septembre 1952, (réédité en chanson). ©Marine Lépinard

Ma première démarche a été la consultation des archives du Centre de ocumentation sur la Corée du Nord (Pukhan charyo sent’ŏ), une institution gérée par le ministère de l’Unification et localisée au sein de la Bibliothèque nationale de Corée. Les formalités d’entrée y ont été difficiles : il a fallu communiquer mon sujet de recherche, obtenir une lettre de recommandation de mon tuteur en coréen, et photocopier mon passeport et ma carte d’étudiante. Les photos y étaient strictement interdites, ainsi que la photocopie sur tous les documents en magasin. Une fois ces démarches terminées, j’ai été impressionnée par la quantité des documents à disposition, malgré la grande rareté des ouvrages publiés avant 1960. Parmi les journaux et revues, j’ai trouvé la totalité des numéros du journal littéraire Munhak yesul (Arts littéraires) de 1950 à 1953 dans lesquels les paratextes – lignes d’éditions, chansons, dessins, mise en page – m’ont permis de mieux appréhender la vie littéraire nord-coréenne pendant la guerre, et de comprendre les liens qu’elle entretient avec les institutions politiques et militaires. J’ai pourtant été confrontée à un problème de lisibilité : certains mots ou syllabes étaient tronqués, la disposition et la typographie rendaient la lecture malaisée, et l’écriture était parfois désuète. Pour contourner ce problème, j’ai mené en parallèle une recherche sur les rééditions des textes que j’ai trouvés progressivement dans des éditions postérieures, les compilations par auteurs ou périodes, ou les anthologies. La photographie étant interdite, il me fallait photocopier chaque texte qui présentait un intérêt pour mes recherches. Au fil des consultations, j’ai ainsi décidé de revenir en France avec une soixantaine de documents écrits entre 1950 et 1953 ; parmi eux une majorité de pièces de théâtre, de poèmes, de nouvelles, ainsi que quelques préfaces, des chansons, et les index de la revue Munhak yesul.

Index de la revue littéraire Munhak yesul de Juillet 1951. ©Marine Lépinard

La richesse du Centre de documentation sur la Corée du Nord, et le temps demandé par les photocopies successives m’a peu laissé l’opportunité de consulter les archives d’autres bibliothèques. J’ai passé quelques jours à la bibliothèque de l’Assemblée nationale de Corée, ainsi qu’au musée d’Histoire de Séoul, mais j’ai rapidement décidé d’en revenir aux nombreuses pistes offertes par la Bibliothèque nationale de Corée. Enfin, en m’y rendant quotidiennement, j’ai pu rencontrer des étudiants, des professeurs, et des membres de l’administration qui travaillaient sur la Corée du Nord, et ces échanges ont été précieux tant pour mon sujet que pour des contacts à l’avenir.

Depuis mon retour, je me consacre à la traduction et à l’analyse de ces textes, qui se révèlent variés et riches, et qui redéfinissent les termes de mon sujet. Par exemple, j’ai pu constater l’impossibilité de qualifier un texte de « témoignage », tant les discours littéraires sont entremêlés avec ceux d’une institution politique et peuvent rendre incertain l’autonomie de l’auteur et son degrés d’affranchissement des discours politiques. C’est donc aujourd’hui davantage la question du rôle du discours littéraire dans l’effort de guerre qui traverse mon analyse. En considérant le fait d’écrire comme un acte, c’est donc la nature et les formes de cet acte dans la guerre de Corée que je tente d’éclairer.

Marine Lépinard
Master II mention Asie méridionale et Orientale (AMO) – École des hautes études en sciences sociales (EHESS)
Boursière du RESCOR (2016/2017)

Pages

Academy of Korean studies Inalco Université Paris Diderot-Paris 7 EHESS